La Rivista - Anno 2005
 
 

La fenaison … souvenirs

par LUCIENNE FALETTO LANDI

Ayant constaté que le thème de ce numéro de la revue était la fenaison j’ai ouvert le tiroir de mes souvenirs et je me suis retrouvée au Grand-Praz pendant la guerre lorsque trente-cinq personnes habitaient ce hameau.

“Piénneder dische mieder!?”Pendant la belle saison les femmes partaient de bonne heure le matin, armées de leur faucille et d’une espèce de grosse besace (dite lljüeschetu) qu’elles suspendaient à une épaule pour y assembler les faucillures qu’elles pouvaient obtenir sur le bien communal, le long des sentiers et même sur des pentesabruptes où il ne fallait pas souffrir de vertiges pour s’y aventurer Au cas où quelque autre femme aurait déjà faucillé l’endroit qu’elles avaient choisi elles revenaient à la maison avec des genêts secs servant pour allumer le feu. Et le temps qu’elles employaient pour se déplacer n’était jamais perdu car elles avaient toujours à la poche du tablier un petit peloton de la laine qu’elles avaient filée pendant les longues soirées d’hiver et de courtes aiguilles à tricoter pour faire les “scapin” (skappun)c’est-à-dire des semelles leur permettant de changer la partie des chaussettes de leurs hommes qui se usaient plus facilement.

Et puis il y avait les journées de la fenaison. Dès le point du jour les faucheurs (en principe des Challancins, c’est-à-dire des gens venant de Challand, mais le nom de challancin est devenu synonyme de faucheur chez nous car il m’est arrivé d’entendre quelqu’un dire “Cette année mon challancin est d’Arnad”) étaient au travail pour abattre leurs andains que les femmes allaient étendre et suivre avec leur râteau pendant la journée, souhaitant qu’ils sèchent avant le soir pour parvenir à tout engranger avant la nuit.

Naturellement cela n’était possible que si le temps était très beau. Si ce n’était pas le cas ou si l’on n’avait pu tout terminer, les femmes toujours armées de leur râteau refaisaient des tas qu’elles allaient étendre le lendemain matin de bonne heure pour profiter du soleil. Lorsque l’on voyait l’ombre arriver au Bioley l‘on devait ou engranger ou entasser pour éviter que le foin ne s’empreigne d’humidité.Pas besoin de montre bracelet pour s’organiser: la position du soleil ou de l’ombre réglait la marche du travail.

Je me souviens même que Robert Dandrès, le cousin de ma mère, m’avait montré sur une paroi en face du Grand-Praz un petit coin où le soleil, en plein midi, dessinait un parfait petit triangle de lumière. Ces dernières années j’ai beaucoup cherché cette petite plaque mais ne l’ai plus revue, elle semble avoir été engloutie par la forêt.

Pour demander au Bon Dieu la grâce du beau temps l’on avait effectué en précédence les processions dites des Rogations dont le parcours était soigneusement programmé pour couvrir l’ensemble du terroir d’un réseau symbolique de protection. Les cérémonies duraient trois jours et en chacun de ceux-ci la procession se rendait à une extrémité du territoire de la paroisse dans une direction différente. Sur le trajet les croix ou les oratoires étaient ornés de fleurs et le curé s’y arrêtait pour prononcer l’exorcisme contre la tempête et parfois pour y bénir de l’eau selon la formule dite de Saint-Grat.

In d’matti hemmu gvoan a z’roddu un an dem hemmu gleernit weeru. Nei prati si incominciava a giocare e intanto si imparava a lavorareEt l’on avait aussi célébré les Quatre-Temps le mercredi, le vendredi et le samedi de la première semaine de la saison avec les prescrits jeûnes et abstinences et cérémonies à l’église. Ces jours-là l’on se nourrissait d’un peu de polenta et de salade avec un tout petit morceau de tomme. Souvent l’on n’avait pas d’huile (impensable à trouver si non à un marché” très noir” celle d’olive et celle de noix dépendait du meunier de Fontainemore.. qui n’en disposait pas toujours) alors l’on faisait fondre un peu de beurre avec du vinaigre et l’on assaisonnait ainsi la salade. A remarquer qu’il fallait manger rapidement si l’on ne voulait que le beurre givre à la surface en se refroidissant.

Mais si., malgré toutes ces protections , le temps se maintenait menaçant, Monsieur le Curé donnait l’autorisation de travailler aussi le dimanche afin d’éviter que le foin ne moisisse sous la pluie.

Pendant l’été 1944 la vallée du Lys ne bènéficiait pas de l’attribution du pain avec la carte car les Allemands avaient interdit les fournitures de farine à cause de la présence des maquisards à Perloz. Il fallait donc s’arranger avec le maïs que les femmes allaient chercher au Canavais en graine et que l’on faisait moudre par le meunier de Fontainemore (pendant la nuit pour éviter le contrôle car c’était défendu).

Les faucheurs, au goûter, mangeaient souvent de la polenta froide avec du fromage et buvaient du café fait avec de l’orge que les femmes avaient torréfié.

Personnellement, j’étais à l’époque une gamine de quinze ans et avait du mal à travailler avec le râteau dans les prés car l’odeur du foin coupé me faisait vomir. Maman avait d’abord pensé que je n’avais pas envie de travailler et m’obligeait à partir avec elle, mais elle s’est ensuite rendu compte que c’était bien vrai.

J’avais, toutefois, bien appris à faire les millasses avec la farine de polenta et j’avais alors été chargée d’en faire pour tous les habitants du village. Chaque famille me donnait un peu de farine et du lait de beurre (schlömmilch) pour faire la pâte et je brandissais mon millasseur sur la flamme de l’âtre pendant de longues heures pour préparer le goûter à une trentaine de personnes.

Je me souviens qu’une fois j’avais laissé tomber le long manche du millasseur sur la terrine qui contenait la pâte et elle avait été comme tranchée en deux. J’étais courue chez Vittoria Busso Lixandrisch, ma voisine lui demander soutien pour annoncer à ma mère que j’avais cassé sa belle terrine. Vittoria m’avait répondu “Va traire la chèvre”. Je n’en comprenais pas la raison, mais, obéissante, j’avais presque rempli le seau de lait et le lui avais apporté. Elle avait lié la terrine et l’avait fait bouillir dans le lait. Vous n’y croirez pas mais ma mère n’a su qu’une vingtaine d’années plus tard que cette petite ligne plus sombre qui commençait à paraître dans la terrine remontait à ma fabrication des millasses et à la rupture de la terrine.

De nos jours il est plus facile de trouver de la colle que du lait de chèvre, mais à l’époque il fallait savoir s’arranger! Après le décès de mon père, ma mère passait de longues périodes de l’année chez moi à Aoste, mais dès que le printemps revenait elle sentait terriblement l’appel de son terroir et elle repartait à Issime semer son jardin et engranger son foin qu’elle vendait ensuite. Je me souviens que, c’était l’année de ses quatrevingts ans, nous étions arrivés un après-midi à Issime et nous l’avions trouvée qui montait l’échelle de la grange avec, sur la tête, une énorme trousse de foin. Mon mari en avait été choqué: il ne pouvait croire qu’une femme, et encore d’un tel âge, ait pu porter sur la tête un tel fardeau. Il avait passé toutes les vacances de sa jeunesse à Torgnon où il avait vu transporter le foin par les mulets et, rarement, par quelques hommes.

Je lui avais alors raconté que ma grand-mère paternelle qui était aussi la mère de l’épouse du frère de ma mère était venue trouver sa fille à Issime et avait vu les femmes porter de lourds fardeaux sur la tête avec le “paillèt”. Elle qui venait de Busano dans le Canavais où tous les transports sont faits par les vaches elle s’était exclamée:”Mia pòvra cita, ‘ndova it ses capità. Bélé si a traton le fomne mé ëd vacche e le vacche mé ëd fomne” ayant vu aussi que l’on faisait la toilette aux vaches comme si c’étaient des chevaux de course!

Toutefois elle avait pu plus tard se rendre compte que sa fille avait épousé le plus tendre des maris et n’avait jamais dû, tout le long de sa vie, porter des fardeaux sur la tête car les deux ensemble ils s’étaient chargés d’autres entreprises. Je me souviens encore que, lorsque nous n’avions plus permis à maman de transporter elle même son foin, elle n’était pas contente du tout et, pour montrer qu’elle participait quand même, elle continuait de râteler et s’échappait parfois du pré pour aller préparer la “battùa” c’est-à-dire des oeufs bien battus avec du vin et sucre pour ravigoter ceux qui travaillaient.

A l’époque, les femmes portaient une longue jupe noire et avaient, au maximum, les manches de leur corsage retroussées, et, pour s’abriter du soleil, un foulard lié sur la nuque (le tuckellji), maintenant il m'est arrivé de voir les filles faire les foins en maillot de bain et en chapeau de paille et je pense à mes quinze ans lorsque , moi qui avais vécu mon enfance sur les bords du lac Léman, je m’étais mise en maillot de bain pour prendre le soleil dans le pré derrière la maison.

La bonne Louise Lazier passait par là et elle m’avait dit, en français: “Jésus, Marie, Joseph! Ton ange gardien s’est échappé!”.. Chère Louise, si vous reveniez aujourd’hui vous verriez que l’on ne fait plus les faucillures le long des ruisseaux (il en reste d’ailleurs très peu) ni le long des chemins muletiers devenus presque impraticables et les lopins de terre que l’on avait défrichés pour en faire des champs cultivés sont envahis par la forêt.

C’est que les temps ont changé et seules les vieilles grandsmères comme moi ont du plaisir à radoter leurs souvenirs!


Ultima modifica: 9 gennaio 2006
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