La Rivista - Anno 2006
 
 

Au temps où l’on élevait des chèvres
Aperçu sur l’économie pastorale jusqu’en 1950

par JOLANDA STÉVENIN

Dans notre village montagneux, il n’y avait ménage qui n’eût au moins une chèvre, pour s’assurer le lait du printemps à l’automne. Les chèvres du pays formaient un troupeau que, aux premières heures du jour, un jeune berger, choisi à tour de rôle parmi les enfants du milieu, conduisait paître sur la montagne. Cette besogne s’appelait en patois lou tór.

Chaque matin les ruelles retentissaient d’un cri prolongé: buttì fou-ou-r! ; ce qui signifiait faites-les sortir. A ce cri la ménagère se pressait vers l’étable, tandis que sa chèvre impatiente bêlait et tirait sur sa chaîne.

Allant de maison en maison le troupeau s’agrandissait et, tout en faisant une gentille musique de clochettes, se dirigeait vers les gazons fleuris, entrecoupés de rocailles et d’arbustes épineux de la montagne.

Il n’était pas facile de se faire obéir de ces bêtes, agiles et capricieuses, qui s’échelonnaient dans les prairies et bondissaient d’un rocher à l’autre, comme des chamois.

Issime: capre al pascolo sul Monte CrabunIl fallait une bonne expérience pour maîtriser le troupeau et le pourchasser jusqu’à une certaine hauteur qui, pour nous à Kiamourséyra, s’appelait la péira dou djòl. De cet endroit, les chèvres, d’elles-mêmes, montaient brouter les fleurs parfumées et les jeunes pousses dont elles se régalaient. Epuisé par ses efforts, le petit berger s’arrêtait quelques instants, le temps de manger une bouchée de pain et fromage, avant de redescendre.

Vers six heures du soir, le berger repartait chercher les chèvres, pour les ramener aux ménagères à temps pour faire la soupe au lait.

La rentrée du troupeau constituait un véritable spectacle aux yeux des touristes qui, à la tombée de la nuit, flânaient dans les rues du village.

Chaque chèvre avait son nom et son caractère à elle. Il y en avait toujours une qui devenait la reine du troupeau et c’était elle qui décidait s’il fallait monter davantage, s’arrêter ou revenir sur ses pas. Les jeunes pâtres redoutaient surtout Fiourina,la chèvre de grand-mère Piéréina, à cause des coups de cornes qu’elle donnait à tort et à travers, sans trop d’égards. Pourtant sa maîtresse prétendait que Fiourina n’était pas méchante du tout, car elle ne faisait que se défendre des gens embêtants.

La plus rusée était sans doute Jolibois, la chèvre de mère Marie. Le soir, à la rentrée, elle ne manquait jamais de faire un tour dans la cuisine de sa patronne. De son museau, elle soulevait le couvercle du coffre à provisions, pour prendre sa ration quotidienne de farine, de son et de pain sec, puis elle courait à la salière manger une poignée de sel et, pour finir son self-service, elle buvait quelques gorgées d’eau au seau de cuivre. Tout cela se passait en moins de temps qu’il fallait à mère Marie pour crier la salóppa (la sale bête!).

Le fait est que Jolibois connaissait par coeur tous les coins de la maison, ainsi que l’habitude de sa maîtresse d’oublier toujours les portes ouvertes.

Mais les chèvres étaient toutes des coquines: faire des farces ça les amusait.

Un jour, la chèvre de commère Marie Gaspard crut pouvoir se jouer de monsieur le curé.

Elle franchit le portail de l’église qui restait ouvert les jours d’été, et avança décidée jusqu’à la table sainte pour croquer les bouquets de fleurs, sans se soucier du pot brisé et des cris malheureux de la bonne soeur qui assistait impuissante à un tel ravage.

Et maintenant que tout troupeau a disparu, d’autres musiques ont remplacé celle des clochettes de jadis. Des boîtes en carton ont substitué le lait savoureux de nos chèvres. Les jeunes arbres n’ont plus à craindre les bouches gourmandes qui croquaient leurs bourgeons: s’ils étouffent c’est par la pollution. (…)

(Tiré de RIEN QUE LE SOUVENIR, Musumeci Editeur, 1988 Jolanda Stévenin)

 


Ultima modifica: 28 febbraio 2007
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