La Rivista - Anno 2006
 
 

A propos de chèvres…

par LUCIENNE FALETTO LANDI

Une enquête sérieuse a été menée à Issime et au Gaby sur l’élevage des chèvres jusqu’à quelques années après la dernière guerre mondiale dont les résultats sont publiés dans ce numéro de notre revue.

Moi je ne puis parler que de mes souvenirs personnels du début novembre 1942 à la fin mai 1946. Chassés de France par une … odeur de guerre et, quelques années plus tard, chassés de Turin par les bombes qui avaient ravagé le bâtiment où nous habitions, maman s’était rappelée de ce tiers de maison qu’elle possédait à Issime et que personne n’avait plus habitée depuis seize ans. Nous nous y étions donc installés et, contre une monnaie d’or que l’on nommait «marengo» , nous nous étions procuré une chèvre que nous avions appelée Camoussi, car elle ressemblait bien à un chamois. Quand on parlait d’une fille pas trop maline, on avait l’habitude de dire «elle est bête comme une chèvre!»

Il n’est rien de moins exact, car les chèvres ne sont pas si bêtes que ça! Je vais de suite vous en donner un exemple : Mon père, qui gagnait notre pain quotidien en faisant des monuments pour le cimetière, avait trouvé des blocs erratiques le long du torrent Tourresoun et il les dégrossissait sur place avant de venir faire le travail plus fin dans la cour devant la maison.

Quand il partait le matin vers le torrent, il prenait quelques croûtes de polenta à la poche, en offrait quelques-unes à Camoussi qui en raffolait et ne manquait pas de le suivre. Terminé la polenta elle se gavait de feuilles de noisetiers (son lait sentait bon la noisette!) et rentrait à la maison avec papa. Naturellement, elle s’éloignait un peu de lui et, souvent , il ne la voyait même plus. Alors, parfois, il s’arrêtait pour se rouler une cigarette. Camoussi n’entendant plus le tic-tic du marteau sur le ciseau vidia, arrivait de suite en bêlant comme pour lui demander si c’était déjà l’heure de rentrer. Papa disait : Il ne lui manque que la parole à cette bête! Et elle nous avait été tellement utile avec son abondante production de lait par jour (elle était même arrivée, au grand étonnement de tout le village, à nous donner deux litres de lait par traite). Maman en faisait de bons petits fromages et elle en tirait parfois même un peu de beurre. Et que dire des bonnes soupes qui formaient notre repas du soir. Maman faisait cuire dans une casserole moitié eau, moitié lait, y ajoutait des pommes de terre et des oignons (souvent remplacés par des poireaux qui étaient un produit de notre jardin et qu’elle conservait à la cave dans une bassine avec du sable pris au Lys), écrasait le tout sur l’écumoire avec une fourchette et ajoutait une poignée de riz et des nouilles brisées (quand elle avait pu se procurer un peu de farine pour les faire; découpées et mises à sécher sur le dossier d’une chaise recouvert d’un linge blanc, elles duraient bien quelques jours).

Quand j’avais filé de la laine pour un bonhomme de Lillianes qui me payait avec des châtaignes blanches, la soupe était un vrai régal. Et le lait de Camoussi m’avait aussi servi de fortifiant, car j’étais à l’époque une longue gamine maigre… Une femme de Seingles avait dit à maman : Elle a un peu de chlorose ta fille, il faut lui donner un fortifiant! Et alors, le contremaître de la centrale de l’Ilssa, le bon Spera, qui était marié à Carema, avait assuré qu’il aurait fourni le nécessaire le lundi en rentrant de chez lui. Il était arrivé avec un petit pot de miel et une bouteile de vin de Carema, m’avait fait mettre dans un bol une cuillerée de miel, deux cuillerées de vin et m’avait envoyée traire la chèvre dessus.

C’était bon, j’en ai joui pendant une dizaine de jours et.. j’ai vite repris des couleurs !

Lorsque Camoussi avait mis bas un cabri né-mort, maman avait pris sa première lactation pour en faire … des savonettes. L’on m’avait fait cadeau d’une toute petite bouteille de parfum nommé « Cuoio bulgaro » et nous l’avions ajouté à la préparation. Je m’en ètais même servi comme d’un shampoing pour laver mes longs cheveux : chose que toutes les filles du hameau n’avait pas manqué de faire le 22 juillet, jour de Sainte Marie-Madeleine, que l’on considère chez nous la protectrice de la chevelure et qui assure une belle poussée si l’on coupe la pointe de nos cheveux le jour de sa fête. Nous n’avions pas d’appareil pour le séchage, mais ce jour-là le soleil avait fait l’affaire. De la terrine cassée que ma voisine m’avait enseigné à ajuster en la faisant cuire dans du lait de chèvre j’ai déjà eu l’occasion de parler l’an dernier dans cette même revue : c’est quand même une chose à rappeler car la terrine existe encore au Grand-Praz, six décennies après sa rupture: dernièrement un filet plus sombre y est apparu, mais elle peut encore être utilisée. Après cette période à Issime, où nous avions Camoussi, une chienne nommée Méda, un chat répondant au nom de Mistigri, et nombre de poules et de lapins, sans nom ceux-ci, je n’ai plus frayé de près des animaux, mais je garde un souvenir ému de ceux que j’ai nommés car ils ont été pour moi, oserais-je dire, des amis. Si je m’attarde encore un peu à rappeler la période de la guerre, je vois une dame vêtue d’un manteau de fourrure d’opossum (qu’elle appelait son «cache misère»), chaussée de sabots (il fallait bien sauvegarder ses escarpins!) se promenant vers la chapelle de Saint-Valentin avec une chèvre attachée à une corde, la faisant brouter un peu partout et s’arrêtant parfois pour fumer une cigarette….Je pense que chaque Issimien frisant au moins la cinquantaine aura reconnu Madame Fifi, l’épouse du docteur Renato Christillin et, s’il est un peu plus âgé, il se souviendra qu’un jour, à une personne qui venait lui offrir du lait mais qui le lui avait refusé quelque temps avant, elle avait répondu : «Je m’en fiche de votre lait, j’ai acheté une chèvre!».


Ultima modifica: 7 marzo 2007
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