La Rivista - Anno 2006
 
 

Maisons à colonnes

CLAUDINE REMACLE

Quel que soit son sujet d’étude, le chercheur valdôtain qui fréquente les Archives des Notaires d’Aoste rencontre dans les minutaires des XVIIe et XVIIIe siècles, au détour des feuillets jaunis, les noms des familles d’Issime et de Gaby. La spécialisation artisanale des Issimiens les conduisait dans l’ensemble du Duché d’Aoste, en Savoie, en Dauphiné et en Suisse. En ce qui concerne notre vallée, on les rencontre aussi bien dans les actes notariés déposés à Morgex et à Aoste qu’à Châtillon. Ces maîtresmaçons passaient, d’une part, des contrats pour organiser leur travail (prixfait, convention, capitulation, obligé, quittance) et, d’autre part, pour gérer leur vie (testament, contrat de mariage, achat, vente, échange). En outre, ils étaient souvent pris comme témoins par des personnes de l’endroit où ils migraient durant la bonne saison.

Zinnesili. Maison composée de trois corps de bâtiment.Il est difficile, dans l’état actuel des recherches, de dire pourquoi certaines constructions font l’objet de convention passée devant notaire plutôt que d’autres. Aux XVIIe et XVIIIe siècles, on peut aussi bien trouver un texte qui décrit le futur chantier d’un minuscule moulin couvert de planches que celui d’une grande maison en pierre à trois ou quatre étages, équipée de nombreuses commodités et portant une charpente à ferme soutenue par des piliers de formes variées. Les textes sont rédigés en français, souvent teintés de franco-provençal. Les colonnes rondes qui sont l’objet de cet article portent dans les textes anciens le nom de « piles ». En général, elles étaient mises en oeuvre pour donner plus d’extension aux espaces couverts autour des bâtiments et pour circuler à l’abri des intempéries. Ces colonnes soutenaient les poutres de mélèze de la charpente, mais aussi celles de support des planchers et parfois les sablières hautes et basses des séchoirs en bois et des chambres à provisions. L’ajout de piles, en töitschu d’pillunha, accompagnait souvent la réfection de la charpente et de la couverture en lauzes des édifices. On posait alors de grandes fermes à arbalétriers visibles en façade principale. Les corps de bâtiment étaient toujours en retrait par rapport à ces éléments ajoutés. Avec une simplicité parfois désarmante, les artisans constructeurs, les maîtres-maçons, bâtissaient, modifiaient et ajoutaient des annexes en respectant les lois logiques de la stabilité.

Décor de 1660C’est dans les vallées situées au sud-ouest de la région que l’on rencontre, aujourd’hui encore, le plus de maisons rurales anciennes à colonnes. Il est probable que l’érection de l’Ola, ferme seigneuriale du château d’Introd, avec ses grosses colonnes en maçonnerie de plus d’un mètre de diamètre, a pendant des siècles impressionné les bâtisseurs. L’Ola est construite en deux phases : un bâtiment principal ancien datant du XIVe siècle, reconstruit avec ajout de l’aile nord, datant du XVe siècle. Les grosses poutres prises dans les colonnes et supportant les structures en bois ont été abattues au cours de l’automne/hiver 1458/1459. La charpente de « l’aile » ajoutée a été terminée à la même époque que la charpente du corps principal, mais les datations des prélèvements s’échelonnent de 1421/1422 à 1459/1460. Dans les environs de la ferme des seigneurs d’Introd, plusieurs maisons comportent des colonnes, à Introd d’abord, mais aussi dans les villages et hameaux de Rhêmes, d’Arvier, ainsi qu’en Tarentaise de l’autre côté des montagnes. Sporadiquement, on en rencontre dans la Vallée d’Aoste tout entière. Elles signalent alors le prestige des propriétaires d’autrefois qui ont voulu affirmer leur statut social par la construction de leur maison. Souvent, ces personnages avaient regroupé un patrimoine foncier important après une période de crise. On sait par exemple que, après la peste de 1630, plusieurs maçons originaires d’Issime travaillent dans la région d’Introd et d’Arvier et qu’ils étaient spécialisés dans la réalisation de colonnes et de pilastres en pierre. Les archives des notaires nous ont fait connaître leur nom : en 1647, « Maistre Jaques de Jaques Choquer4 de Cime » travaille à Liverogne; il traite également avec « Jean de Christan Christillie et Christophle de Louys Touscoz de Simaz ». Aux Combes d’Introd, les maçons « Mathieu et Christan de Jean Christillie » concordent un prix-fait le 3 décembre 1651 pour «fere une pille à pierre du costé du levant ...,… plus du costé du solleil couchant dudit domicille seront tenus fere une pille de pierre ». À Planaval et à La Crête, vers 1655, on rencontre « Jacques Linthe et Mathieu Freppaz de la parroisse de Simaz ». En 1658, « Jean Christillie de la paroisse d’Yssimaz » refait, rétablit et restaure de neuf un toit au village des Combes. Je pourrais continuer sur ma lancée et citer d’autres noms : Ronc, Busso, Alby, Albert, Stévenin, Labaz, etc. Les hommes de loi (juges, châtelains, notaires) et les hommes de pouvoir sont parmi les personnages qui modifient leur maison en plaçant aux angles, bien visibles, une ou plusieurs piles : les notaires Ansermin à la Tour de Valpelline, le notaire Frutaz à Valleil de Torgnon, les notaires Albert à l’amont de Gaby ou encore le plus riche propriétaire foncier de la paroisse d’Oyace, Jean-Antoine Petey, au Berioz et au Closé. La plupart de ces colonnes sont du XVIIIe et du XIXe siècle, mais, comme les textes l’ont montré, il en reste de plus anciennes. Les trois colonnes englobées dans les maçonneries de la maison Buillet-Bruil de la Ville d’Introd (Musée de l’alimentation) sont de 1683 environ, celles que l’on aperçoit dans les murs de la maison Gérad-Dayné à Cogne sont probablement de 1670. Partout, les pierres mise en oeuvre étaient revêtues d’un enduit à la chaux pour faire ressortir davantage les colonnes par le jeu d’ombre et de lumière et donner du relief à la façade grâce à cet élément architectural évocateur de style. Tout comme la réalisation des voûtes d’arêtes dans les cuisines, la colonne signale la présence de notables locaux, de personnages de relief que l’on retrouve dans les archives : cottets ou registres cadastraux. Avec un peu de chance, l’emplacement même du bâtiment se croise avec les données des livres terriers de l’Ancien Régime.

Maison des notaires Ansermin à Valpelline

À Issime, par exemple, les maisons qui ont conservé des colonnes de prestige sont rares. À ma connaissance, il en existe encore deux de valeur. La première se trouve à Zinnesili, Cerisoles dans les textes anciens. Elle fait partie d’une maison évolutive contre laquelle, vers 1660, un propriétaire de renom a sans doute ajouté une annexe voûtée servant de maison focale. Il a fait, en outre, décorer de graffitis les encadrements des fenêtres des pièces d’habitation et a fait construire une colonne à l’angle sud-ouest qui soutient une structure en bois. Il s’agit probablement du « Sieur Egrège Jean Biolley, notaire, filz de Jacques » et de son frère Mathieu, qui possèdent, d’après le cadastre de 1645, une grande parcelle de onze quartanées et vingt six perches: « une piece de pre et vaccole, Tiers dessoubz lieudit Cerisolle, confinant au commun du Balmaz, le fleuve du Les, Phillibert de Jean Jacques d’Alby Linte en deux divers endroitz ». Le notaire Jean Biolley est actif à Issime de 1645 à 1670. Le « Noble Spectable Jacques feu le Sieur Jean Jacques » cède la maison au « Sire Philibert à feu Jean Cervier » avant 1703. En 1772, la maison appartient à « Alby Jean Jacques et Jean Pantaléon feu Jean Jacques ». Les domiciles sont de 365,3 toises avec le terrain alentour, à l’ouest se trouve le Lys ; à l’est et au sud, les frères Christille. En 1914, la maison est indivise entre les familles Freppaz et Stévenin. La poutre faîtière d’une seconde annexe frontale datant de 1843, porte les initiales des Freppaz “iG F”. La moitié nord du bâtiment appartient en 1914 à “Freppaz Silvano fu Serafino proprietario, e Freppaz Anna fu Giacomo vedova Freppaz, usufruttuaria”. La moitié Sud qui n’évolue pas depuis le XVIIe siècle appartient alors à Stevenin Giovanni Girolamo fu Giovanni Pietro.

Les pièces de bois de la ferme ont été datéesUne autre maison à colonnes mérite encore plus d’attention. Tout le monde la connaît parce que, grâce à sa situation exceptionnelle, elle domine le Vallon de Saint- Grat et se trouve aujourd’hui au point d’arrivée de la nouvelle route. Pour l’instant, on sait peu de choses de ses constructeurs. Il faudrait en effet mener une recherche très pointue dans les archives et les efforts porteraient-ils, peut-être, leurs fruits. La difficulté réside dans le fait que la construction date environ de la terrible peste de 1630. Les registres du début du XVIIe siècle sont souvent incomplets ou ont disparus. Aux archives des notaires d’Aoste, je n’ai trouvé aucun minutaire de cette période.

Sur le bâtiment lui-même, une première date, incisée sur la poutre de la cheminée à l’étage, est sûre: 1627. Il s’agit de travaux de reprises d’oeuvre d’un édifice beaucoup plus ancien dont il ne reste qu’un grenier en bois de type archaïque, datant probablement de la période des défrichements et du peuplement même du vallon au Moyen Âge.

En 1645, quatre frères sont propriétaires du bâtiment, avec leur mère, dont on ignore, hélas, le nom : « Jean, Mathieu, Pierre et Antoine, filz de Christan Quera et Magdelaine, leur mère ». Le fait que Magdelaine soit citée indique probablement que le patrimoine de Chröiz provient de sa propre famille paternelle et non de celle des Quera. Trois frères sur quatre sont absents. Ils travaillent sans doute ailleurs comme maçons. Ils possèdent entre autre, près de la chapelle, « une pièce de pré et champ de trois sesteurs aux pertinences de La Croix appellé le pré de Jaques et Pirdilquin ». Mais, en fait, leurs propriétés à La Croix sont très étendues, ce qui semble indiquer que leurs biens proviennent d’un parent décédé important : « deux quartannées deux tiers en champ à La Bin ;... trois quartannées et demy en pré et champ à La Fontaine » ; une autre quartannée appelée « Champlong » ; une autre encore « La Roze ».

Chröiz. L’avancée de la toiture, soutenue par les colonnes, protège la basse-courEn 1772, il est probable que la parcelle comprenant la maison, de 192 toises y compris un champ et un pâturage, confine à la chapelle du couchant et appartienne à un certain « Quera Christophe feu Pierre », mais cela devrait être vérifié dans les archives communales, car ce possesseur possède une cote foncière très basse. En 1914, tout comme aujourd’hui, la maison est indivise: on trouve Storto Giacomo Valentino fu Giacomo Gabriele à l’aval, héritier des Quera par sa mère Marie-Christine et dit en töitschu Keerisch et Linty Giovanni Maria fu Giovanni Luigi à l’amont. L’histoire de la propriété du bâtiment est très intéressante, car il s’agit d’un exemple d’enracinement d’une souche familiale, les Quera, pendant plus de trois siècles.

La date incisée sur la poutre maîtresse semble être 1633, mais plusieurs personnes y voient 1653. Les sondages dendrochronologiques montrent que les arbres abattus pour la construction de la charpente ont été prélevés dans les bois entre l’hiver 1619-20 et 1628. La faiblesse évidente de la ferme à arbalétriers, posée sur les deux colonnes, a exigé des travaux de renforcement dix ans plus tard. On a ajouté un pilier carré central en pierre de taille et des étais en bois. La pièce sous la ferme date de 1637-38. Actuellement, l’état de la couverture est alarmant. Les maçonneries des façades sont soignées, particulièrement celles qui entourent le viret - l’escalier en colimaçon – situé au sud-est. Ce viret est lui aussi un élément architectural qui démontre le statut social élevé du fondateur du bâtiment à colonnes. La maison a été adaptée pour deux familles - deux étables, deux piellji, deux höischer, un seul grand fenil - , mais on ignore à quelle période exactement, car les données historiques sont vraiment trop distantes l’une de l’autre.

Il faut souligner pour conclure que, dans l’état actuel de la recherche, cet édifice qui est, incontestablement, d’un type très rare en Vallée d’Aoste, n’a, en apparence, pas d’histoire. Cette absence d’informations donne une touche de mystère à la maison et ne lui ôte en rien sa valeur comme important témoignage du passé, profondément lié au peuplement du vallon de Saint-Grat, mais aussi à la vie sociale de la communauté du Tiers de la montagne d’Issime au XVIIe siècle.


Ultima modifica: 5 giugno 2007
Risoluzione consigliata: 1024 x 768
 
     
 
© www.augustaissime.it - Responsabile del sito: Luigi Busso
Il presente sito non costituisce testata giornalistica, non ha, comunque, carattere periodico ed è aggiornato secondo la disponibilità e la reperibilità dei materiali.
Pertanto non può essere considerato in alcun modo un prodotto editoriale ai sensi della L. n. 62 del 7/3/2001.